Allume la télé 11 septembre

Ceci est une redif de l’article écrit le 9 septembre 2011

Cet article fait partie d’un triptyque  écrit par trois des personnages du récit. Trois versions du même événement visibles sur des blogs différents 

La fille aînée , l’adolescent  

Un après-midi de septembre, un mardi de septembre, un mardi d’après rentrée scolaire, la région lyonnaise, loin de New York.

Je suis au bureau. Dans cette boite où l’on m’a surnommée le pitbull, quand je trouvais un os je ne le lâchais pas, mission de renégociation des contrats des fournisseurs.

Le portable qui sonne, ma fille aînée, je prends.

– Allume la télé, c’est horrible, la guerre à New York.

Sur les chaines d’informations il y aurait dû avoir la crise de la vache folle, la mort de Massoud, les marronniers de la rentrée mais non, un plan en boucle sur les Twin Towers qui fument et des témoins qui décrivent par téléphone l’impensable, l’inconcevable. Une attaque à New York


Mon époux est à Bari, j’appelle l’Italie.

– Allume la télé, c’est horrible, la guerre à New York

J’avais 41 ans et on a cru que la guerre venait d’éclater là-bas, dans ce pays où ma mère avait trouvé refuge en 1940. Cela faisait quelques semaines que nous en étions revenus, des vacances en mode migration de tribu.

Mon père est à Cannes.

– Allume la télé, c’est horrible, la guerre à New York

Une tour s’effondre. Impensable. Indicible. Sidérant

TRADE CENTER CRASH

Mon cerveau ne fonctionne plus. J’en suis sure.

Second appel de ma fille, toujours scotchées devant la télé, les mêmes images, deux écrans distants de dix kilomètres, la même bande son, sa voix est toujours inquiète, il doit être moins de cinq heures je quitte le bureau avant les embouteillages, je rentre.

La radio allumée, ça bouchonne déjà. A la maison ils sont trois devant la télé ou est le quatrième ?

Une tour s’effondre. Une autre plus petite aussi.

J’appelle New York pour tenter de prendre des nouvelles du cousin dont le bureau est sous les Tours Jumelles, impossible lignes saturées. J’envoie un mail.

Pujadas sur France 2, on zappe sur CNN, BBC et retour aux chaines françaises, les images sont identiques, les plateaux différents, les témoins aussi.

Un avion est tombé. Le pentagone a été aussi attaqué.

L’adolescent en retard rentre, je l’accueille d’un péremptoire

– Toi, viens là

– Il se demande ce que je lui veux, puis il voit l’écran et sidéré comme nous tous il s’assied et regarde, hypnotisés à l’unisson.

Je ne crois pas ce soir-là avoir essayé de rassurer qui que ce soir, l’inquiétude était réelle, l’anticipation des suites de cet évènement tout bonnement terrorisante.

Les enfants ont faim. Junk food au programme, voiture, radio, télé du Mc Do , retour devant la télé.

La nuit devant la télé, inutile de tenter le sommeil.

Le train du banquier de Wall Street a fait marche arrière à son entrée à Grand Central. Il est sain et sauf. Il était en retard.

NEW YORK'S WORLD TRADE CENTER COLLAPSES

Dix jours plus tard j’ai un accident, je me fais écraser par ma propre voiture. Ma jambe droite. J’ai failli la perdre. Le 21 septembre AZF, Toulouse. On reparle de guerre. Je suis couchée, la jambe comme un ballon bleu marine a doublé de volume. La télé en boucle, ça n’est pas encore la guerre. Mais elle se prépare. La fille aînée est en Angleterre. L’ado en retard rentre plus ou moins à l’heure. Le fils aîné a eu son permis de conduire. La petite grandit sagement.

En 2004 je retourne à New York. 2011 je suis grand-mère, deux fois. Mes enfants n’ont pas connu la guerre, pas directement.

Les hommes, les femmes, les enfants issus de quatre-vingts dix nationalités, les victimes du 11 septembre 2001, les sauveteurs sont entrés avec fracas, violence et terreurs dans nos vies.

Ils sont maintenant inscrits dans nos mémoires et ce jour du 11 septembre est symbole d’un non-retour. Septembre 2001 a changé nos vies durablement. Nous avons appris la peur. Nous avons appris à nous défier des guerres de vengeance, nous avons appris à nous méfier de la surveillance de nos vies. Pour la surveillance de nos vies ce jour reste l’alibi parfait, pour la montée du racisme et de la xénophobie aussi.

New York est entré dans nos salons.

– Allume la télé, c’est horrible, la guerre à New York et New York c’est ici sur mon écran.

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  1 comment for “Allume la télé 11 septembre

  1. Grise
    11 septembre 2013 at 5 h 23 min

    Ces dates anniversaires où chacun se remémore ce qu il faisait ce qu il a pensé ce jour précis.
    Mon souvenir c est que machinalement ce soir là toute ma famille s est retrouvée le soir, sans l avoir prévu, besoin d être ensemble sans être capable de parler. D ailleurs sur le trajet je me rappelle le silence si rare dans les rues bondées de Paris. Le choc.

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