Elle était belle comme un coeur un peu triste

Tu te souviens d’Ady la petite fille qui lisait sur la véranda . Son second prénom était Ida. Elle se nommait donc Adèle Ida. Certains l’appelaient Ady d’autres Ida. Ady a grandi elle est devenue une jolie jeune femme, Abraham son père, aurait sans doute préféré qu’elle ne tombe pas amoureuse du fils d’Emmanuel Schwab, son concurrent, le commerçant dont le grand magasin jouxtait le sien. Les deux hommes se détestaient cordialement, pas une haine à la Montaigu et Capulet mais quand même. Abraham était le plus âgé des deux il était né en 1858, Emmanuel en 1866. A chaque fois qu’un des deux lascars ajoutait un étage à son immeuble, l’autre suivait. Cela s’acheva  au sixième étage, construit par le fils d’Emmanuel après la seconde guerre mondiale.

Abraham aurait aimé trouver un autre parti pour sa fille chérie, mais Ady a épousé Léon le jeune ingénieur textile qui avait étudié les théories économiques, le jeune homme avait insisté et le coeur de sa fille avait fait le reste.

Ady venait de perdre sa mère un mois plus tôt mais le mariage eut lieu. Ady avait vingt et un ans. Elle était belle comme un cœur un peu triste.

ady2

Ady et sa mère 1925

Ady et Leon le 6 juillet 1925

Ady et Léon le 6 juillet 1925

 

Le jeune couple partit six mois en voyage de noces, c’était un peu la norme bourgeoise de l’époque, une croisière, le Moyen-Orient sous mandat, l’Egypte, la Palestine, le Liban, Chypre, la Méditerranée. Il fallait rentrer les travaux de la maison que Léon avait fait construire sur la colline du Rebberg se terminaient, Ady était enceinte et  Alice l’aînée de leurs enfants arriva puis ce fut le tour de Georges en 1928.

1926

1926

Pour célébrer la naissance de la dernière en 1931 et peut-être aussi pour tenter de se consoler de la mort  de son père Abraham, Ady achète une Bugatti. J’admets cela parait frivole mais c’était son droit, son argent, sa voiture. Une femme libre.

A cette période son frère Alfred a un accident d’avion au Maroc, elle part le soigner puis revient.

1933 arrive, les cousins Allemands fuient l’Allemagne la vie est moins légère,  Julius Dreyfus un cousin d’Ady du côté de sa mère qui vivait à Fribourg , arrive en France avec sa famille, en 1937.   Avec l’aide de Léon, il obtient un visa  et des affidavits, il confie la garde de  son fils Werner à Ady et Léon avant d’émigrer aux Etats-Unis. En octobre 1939, Werner, âgé de dix-huit ans part à son tour.

Léon conscient du danger qui guette tant la France que les Juifs décide d’éloigner la famille de la frontière et avant même l’évacuation de l’Alsace il achète une propriété dans l’Allier où il installe son monde : femme, enfants et parents. Sa soeur Renée et son époux Camille les rejoignent; Léon déménage les stocks de tissus et de marchandise à Vichy puis est appelé sous les drapeaux. Il obtient un permis de circuler pour la Bugatti et pour un camion.

Léon s’occupe des demandes de visas pour l’Espagne et le Portugal et demande à Mathieu le chauffeur/gardien/homme de confiance de la maison de venir dans l’Allier.  Mathieu les accompagnera jusqu’à  Lisbonne puis remontera en Alsace où il cachera la voiture dans une grange et gardera la maison. Tel est le plan.

Mathieu arrive avec le camion rempli de la vaisselle et des meubles d’Ady, il s’excuse mais » le piano demi-queue de Madame est resté sur place ». Ady est peinée elle adorait son piano, mais de toutes ses peines et angoisses du moment le piano n’est rien. Le camion rejoint la marchandise à Vichy. Et la famille part, direction le Portugal. Il est temps l’Allemagne vient d’envahir la Belgique, nous sommes en mai 1940.

Sur la traversée de l’Espagne nous ne savons rien, les visas étaient en ordre l’administration de Franco laisse passer ces réfugiés qui ont un visa d’entrée au Portugal et des devises.

Léon et la famille s’installent à proximité de Caldas de Reinhas après un séjour à Lisbonne et attendent les visas américains. Ils suivent l’invasion et voient arriver les flux de réfugiés juifs étrangers et quelques familles françaises.

Un jour les visas et affidavits sont enfin prêts et un premier bateau, le Magellanes, quitte Lisbonne avec à son bord Ady, Léon et les trois enfants. Ils accostent à New York le 21 octobre 1940. Le jour où Churchill adresse un message aux français pour les enjoindre de résister

Renée, Camille, Berthe et Emmanuel attendront encore six mois pour pouvoir les rejoindre en mars 1941.

La Bugatti a passé la guerre sous la paille dans une grange, Mathieu a gardé la maison, lorsque les médecins de la Wehrmacht  s’y sont installés il n’a pas bougé, il gardait la maison et les chiens. En octobre 1944, les Allemands fuient et laissent le Steinway d’Ady, décidément trop encombrant.

Mathieu accroche un très grand drapeau français devant la maison prend des photos pour les envoyer à New York. Au printemps, un soldat américain prénommé Willy sonne au portail, Mathieu croit le reconnaître. Le jeune Werner Dreyfus est revenu.

La maison "libérée"

La maison « libérée »

 

La Bugatti a été vendue.  Ady n’est pas rentrée en Alsace, mais ça c’est une autre histoire.

Share and Enjoy

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *