Bye Bye le Herald

IHT

Demain l’International Herald Tribune changera de nom et deviendra The International New York Times. Pour moi aussi c’est une page qui se tourne, mais à l’envers, celle des souvenirs d’enfance et de la première lecture du numéro assise au pied de mon grand-père. Quatorze pages imprimées sur papier fin qui te laissaient de l’encre sur les doigts.

Le Herald arrivait par la poste, il était imprimé à Paris et souvent nous lisions les nouvelles de la veille. Un numéro pour mon oncle Georges, qui suivait les cours de la Bourse en fumant sa pipe après le déjeuner, un autre dans le bureau de Léon où je le lisais souvent, assise en tailleur, dès que j’ai su lire vers 5 ans. C’était un bout d’Amérique rapporté au retour, un lien qui ne pouvait se défaire.

Léon me demandait de lui lire les cotations des sociétés qui étaient imprimées en petits caractères. Ce subterfuge n’avait pour but que de me faire lire en anglais dans notre Alsace fort peu New-Yorkaise. Ce qui était drôle c’est qu’à ces moments là mon grand-père me parlait en anglais.

Il avait dans son bureau présidentiel un mobilier atroce hérité de son père Emmanuel dont la photo encadrée rappelait le président fondateur plus que le père, un canapé en cuir profond, un ancien standard à fiches qui lui permettait autant d’écouter les conversations des employés que de passer des appels sans que la standardiste ne soit au courant, il adorait savoir ce qui se disait surtout depuis que Georges dirigeait la société. Il lisait le courrier, s’intéressait aux affaires et Monsieur Léon malgré son âge et plus tard la maladie venait chaque jour avec chauffeur faire un tour.

standard

Il y avait également  dans ce bureau du quatrième étage avec vue sur la Rue du Sauvage, un cabinet de toilettes particulier ce que je trouvais fantastique et énigmatique.

Très vite, en cachette lorsque la chef caissière / chef du personnel /gardienne des clefs du coffre, Mme Albertine me laissait entrer dans le saint des saints  je m’adonnais à l’exercice préféré de mon grand-père. Ecouter les bruits du grand-magasin sans respirer dans le combiné. Ecouter sans être entendue. Officiellement je venais y faire mes devoirs.

J’ai découvert dans le Herald les Peanuts et Snoopy, Calvin et Hobbes puis plus tard les chroniques caustiques et désopilantes d’Art Buchwald puis les actualités, l’assassinat de Bobby Kennedy, Nixon, la guerre du Vietnam, l’ouverture à Paris du Harry’s Bar, le Watergate,  Je lisais aussi les petites annonces et appris un peu tôt ce  qu’étaient les escort girls qui offraient leurs services. Je découvris le monde vu d’ailleurs et le Herald reste pour moi une fenêtre ouverte qui me permit pendant les années 60-70 de voir le monde autrement.

Léon recevait parfois des visiteurs, banquiers, avocats, et si j’étais interrompue dans ma lecture du N.Y.S.E il me faisait signe de rester silencieuse et j’écoutais. Ainsi j’appris bien avant l’âge que les banques sont des commerces comme les autres et que les avocats parfois, se font engueuler par leur client.

Pour revenir au Herald une fois sa lecture terminée j’avais le droit de prélever la page des comics qui, parfois était doublée et je l’emportais dans mon cartable.  Voilà, demain le Herald changera de nom et je ne pense pas à Jean Seberg et à Godard non je pense à Léon et au Herald, ma première fenêtre sur le monde.

herald1973

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