L’histoire de Léon, celui s’appelait Leib

Leon Hosansky a trente ans

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je vais vous raconter par petits bouts la longue vie du père de mon père, parce que mes nièces et mes enfants ne l’ont pas connu et Léon il mérite d’être connu et si je ne raconte pas qui se souviendra de lui .

Mes premiers souvenirs de lui remontent à bien longtemps et il allait fêter ses soixante-douze ans quand je suis venue au monde. J’ai eu la chance qu’il vive encore presque vingt ans.

Il nous racontait les bottes en feutres, le froid et le papier en guise de chaussettes. Il racontait sa jument blanche. Il racontait, on écoutait c’était mieux que les westerns ses histoires, même si aujourd’hui je sais que tout n’était pas exact. Mon grand père était un héros. Il racontait avec son accent indescriptible, rugueux et sa voix forte. Il était assis dans un fauteuil Chesterfield et moi sur un repose -pieds balancelle recouvert de velours. Il était élégant. Toujours en costume. Toujours avec un gilet à poches, chaque matin, il fixait le col à sa chemise et nouait son noeud papillon. Il se rasait au sabre, buvait chaque matin des oranges pressées à la main et y ajoutait une cuillère de gelée royale. Ne voyait plus grand chose mais entendait encore tout sauf quand il ne voulait pas.

Quand il est né à Vassilkov  le 21 avril 1888 il a été prénommé Leib. Vassilkov c’est un petit shtetl situé aujourd’hui en Pologne, à neuf kilomètres de Bialystock  à l’est de l’Est,tu vois, loin d’ici.

À cette époque le village dépendait  du district de Sokolka de la province de Grodno, aujourd’hui Grodno est en Biélorussie. Au recensement de 1897 la population totale du village était de 1470 personnes.

Leib que nous appellerons Léon, prénom sous lequel je l’ai connu, est le cinquième enfant de Moishe et Leah qui auront après lui Fanny.

De sa famille il ne disait rien, j’ai appris par mes recherches que Moishe avait épousé la fille d’un exploitant forestier et qu’il avait une scierie. Des petites gens dans un village de maisons de bois aux routes de terre.

A treize ans, après sa bar-mitsva, son père lui demanda de partir, de quitter son pays un « Lekh Lekha » , version moderne, version je t’ai nourri, éduqué et  il est temps mon fils que tu t’en ailles. Moishe était un Cohen, son fils avait été  éduqué au Heder (école juive), c’était un bon juif instruit, pratiquant mais pauvre.

Il quitte son village pour l’Allemagne il part à Brême en apprentissage, nous sommes donc en 1901, il apprend le métier de tailleur. Il retourne à Vassilkov  sept ans plus tard en 1908 pour être conscrit dans l’armée impériale du Tsar Nicolas II, il tire un mauvais numéro, et part à l’armée. A cette époque le service militaire a été réduit à six ans et à une période de réserve de neuf ans. Il sert dans un régiment de cavalerie chez les Cosaques et part combattre en Sibérie puis disait-il, la révolte des Tatars, il est blessé par une flèche dans le bras. Il nous montrait la cicatrice. Il racontait les bottes en feutre et le papier journal pour ne pas avoir les pieds gelés.
Dans les livres d’histoire il y a bien des révoltes en Azerbaïdjan mais point de Tatars. Il est probable que son régiment ait participé en 1908 aux déportations et à la garde des prisonniers politiques envoyés par milliers en Sibérie, puis qu’il ait été envoyé aux frontières de l’Empire Ottoman.

La guerre contre les Tatars restera donc une belle histoire de grand-papa.

Après 1905, la position des soldats juifs dans l’armée devient précaire. Entre 1906 et 1914, les idéologues d’extrême-droite font valoir à la Douma que tous les juifs étaient des traîtres, des lâches, et les soldats inutiles qui ont corrompu la Russie par la propagande socialiste. Par conséquent, il a été demandé que l’armée bannisse les Juifs de ses rangs. A cette époque le nombre de soldats Juifs est important il représente 5% de la population générale contre 4% de la population Russe orthodoxe

 

En 1910 il rentre en permission mais est dénoncé comme déserteur, arrêté mis en prison, son père le fait échapper, et lui fait franchir la frontière. La mythologie familiale raconte que Léon se serait fait tirer dessus par un garde frontière et aurait riposté puis n’aurait plus rien entendu, déduisant avoir touché le poursuivant. Une question demeure quelle frontière et où .

En regardant une carte de 1910, 0n voit que la frontière la plus proche avec le Reich est face à Grodno. Leon traverse l’Allemagne et arrive en Alsace qui a l’époque est allemande.

 

Il  arrive à Mulhouse-Dornach le 26 novembre 1910 où un de ses frères aînés, probablement Joyne est installé depuis cinq ans.

Il travaille d’abord pour la maison de confection Brenner et quelques semaines avant la déclaration de guerre il s’installe à son compte. Arrêté par les Allemands le 11 Août 1914, il est interné à Rastatt dans une forteresse, il est Russe et les Allemands sont en guerre avec la Russie encore Tsariste. Plus tard il est envoyé aux camps de Lechfeld, Trauenstein et Rosenheim en Baviere.

Il racontait que par manque de main-d’œuvre on l’avait envoyé s’occuper d’un magasin de vêtements et qu’il s’était aussi occupé de l’épouse du propriétaire parti à la guerre, ça il l’a dit à ses fils adultes.

Il a pu revenir à Mulhouse le 18 novembre 1918 soit une semaine après l’armistice. Mulhouse était devenue allemande en 1871 et redevenue française en 1918.

Léon parlait allemand, russe, polonais et yiddish bien entendu, il lisait l’hébreu, le cyrillique, l’écriture latine, l’allemand version Sütterlin et Fraktur bref le gothique,  mais ne parlait pas pas encore le français, il avait trente ans à peine. Il avait tout perdu, sa petite amie avait en effet vendu son magasin et disparu avec l’argent.

Quand il se présente à la douane de Chalampé , mon père raconte que Léon est arrêté par les douaniers, il est Russe, n’a sûrement pas de papiers en règles, et les gendarmes le ramènent à pied, jusqu’à Mulhouse. Là, au commissariat où tout le monde parle encore allemand, il est reconnu par un policier qui le fait relâcher.

Il travaille, vend des cigares allemands, parfois par ruse, mais il vend et gagne de nouveau un peu d’argent et monte deux magasins de confection, l’un au 11 Chaussée de Dornach, aujourd’hui avenue Avenue Aristide Briand puis un second au 40 Faubourg de Colmar où il demeure dans les années 20.

Léon était bel homme il le savait. Il en jouait.

L’histoire dit qu’Aimée fille aînée de Jules et Flora était guichetière à la gare de Mulhouse. Elle était gironde la guichetière et cela plut à Léon, qui achetant un billet lui dit :

« Si vous étiez juive Mademoiselle, je vous épouserais. La belle lui rétorqua, je le suis, mon père est chef de gare vous pouvez faire votre demande. »

Ils se marièrent le six octobre 1920.

La suite ici 

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  6 comments for “L’histoire de Léon, celui s’appelait Leib

  1. DocArnica
    27 octobre 2012 at 8 h 20 min

    Jolie histoire qui me fait penser à celle de mon arrière grand- père protestant venu s’installer en Alsace en 1870 chassé d’Allemagne par les catholiques. Il s’est installé rue de Dornach à Strasbourg. Sa maison existe encore. Merci pour ce billet .

  2. MARIE
    27 octobre 2012 at 21 h 47 min

    Quelle jolie histoire. Merci à toi de nous faire partager cela:)

  3. Marx. Alain
    25 août 2013 at 20 h 38 min

    Merci pour l’histoire de votre grand ´père que j’ai bien connu.j
    Je n’ai jamais oubliè son cadeau pour mon entrèe dans la vie professionnelle:une robe d’avocat que je porte toujours après quarante et un ans d’exercice

    • Kitchenbazar
      26 août 2013 at 5 h 40 min

      ah le fils du Docteur !

  4. Prempain
    13 septembre 2013 at 7 h 39 min

    J’aimerais que tu continues son histoire…

    • Kitchenbazar
      13 septembre 2013 at 13 h 22 min

      Laurence il y a une deuxième partie en ligne

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