Plume, tu volais déjà

wind_and_feather

Je n’aime pas le cimetière du Montparnasse, pourtant il est bien placé et pratique, mais tu vois petite soeur, pour t’y rendre visite je ne trouve pas cela très sympa.

Je fais gaffe à mon poids à nouveau, comme toujours et tu ne ris plus.
Nous ne sommes plus rue des villas, les garçons ne jouent plus aux billes sur la plage avec des cyclistes en plomb.
Max ne nous achète plus de cornets de glace à quatre heure avant d’aller jouer au Casino. Nous ne skions plus  ensemble. J’ai croisé ta cousine dans le train un jour, elle skie toujours.

Je préférais nettement nos virées à la recherche du meilleur banana split parisien, les pots de Nutella (sans huile de palme à l’époque) mangés à la cuillère en écoutant la B.O de « A star is born » en pleurant comme des madeleines, ta mère qui nous engueulait parce qu’on allait grossir. J’avais 16 ans et toi 15. Tu allais au lycée, tu étais la princesse de ta cour de récré, tes copines me faisaient marrer, elles étaient bien barrées. Moi j’étais perdue et bien en colère, ma mère était morte et ta mère m’emmenait voir les enfants bulles à Necker, parler à des psys qui me gonflaient. On portait des sabots de bois et des pulls suédois qu’on achetait Boulevard Saint-Germain.
Après je suis partie marcher dans le désert. Tes parents ont fini par divorcer.
Je t’ai retrouvée après ta licence, tu m’accueillais dans l’appartement du haut,chez ton père, on ne mangeait guère, on faisait la fiesta, ton père gueulait quand on faisait trop de bruit en rentrant des Bains et que la clef n’ouvrait pas la porte. S’asseoir dans l’escalier, rire, se retenir de faire pipi, retenter l’ascension. Le matin fraîches et pimpantes on allait bosser ensemble et puis je rentrais dans ma maison avec mari et enfants et je cherchais des clients. Je revenais, on recommençait, je repartais. On achetait des harengs à la maison du Danemark, je les mangeais avec les doigts en traversant les Champs-Elysées et comme il y a prescription, on peut le dire, on piquait des rouges à lèvres et des fards à paupières Avenue Montaigne et rue Cambon, juste pour le plaisir parce qu’on gagnait déjà quoi se les offrir, mais je trouvais les vendeuses trop désagréables.
Parfois tu venais, nous voir,  pas assez souvent, prise par ta vie. J’ai cessé de venir travailler à Paris, tu apportais déjà ta lumière éclatante ailleurs, petite Plume.
Le temps et les hommes de ta vie je n’en parle pas. Nous nous voyions de loin en loin. Plus souvent parfois, puis moins à nouveau, La vie.

L’année de mes cinquante ans tu es tombée raide presque morte devant ta fille. Comme Baby.

On était tous réunis dans un autre hôpital, hagards, tristes, les mêmes qu’en 75 nos enfants en plus, TES enfants en plus, Max et d’autres en moins et c’était toi, ma Plume qui était derrière la porte. Quelques visages d’inconnus qui t’avaient aimé ou brisé le coeur.
Aucun espoir dans cette salle d’attente. Les dés étaient pipés. Tu étais partie, ma Plume, tu volais déjà.
Le rabbin avait des béquilles, ton fils a joué de la guitare, ta fille et ta nièce ont lu un texte et ton grand-frère nous a achevé avec le plus bel hommage, on avait l’air fines les cousines à nous moucher toutes avec nos lunettes noires. Il y avait des filles qui avaient mis des talons, les graviers des allées n’ont rien pardonné. On a traîné un peu et puis à court de Kleenex on s’est séparés, te laissant là-bas.

J’ai un peu revu ta mère.

Faut que te t’avoue un truc ma Plume, cette année je ne pourrais pas te rendre visite et te raconter mes conneries habituelles, je suis un peu bloquée chez moi, si ça tourne au vinaigre mon histoire avec Carlo, prépare-toi ma chérie, je risque d’arriver avec la collection de Barbra Streisand en MP3 et des Kleenex, pas sûre que je puisse passer chez Berthillon chercher de la glace. Tu me diras pour les fringues ce que je dois prévoir, tu sais bien j’oublie toujours un truc dans la valise.

 

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Plume n’est pas son nom et si tu ne le connais pas, deal with it, sans rancune.

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  3 comments for “Plume, tu volais déjà

  1. Audrey
    1 septembre 2013 at 11 h 23 min

    One wisdom. Nice one. Happy Sunday!

    • Kitchenbazar
      1 septembre 2013 at 15 h 33 min

      Audrey tu fournis aussi le nez rouge ?

  2. Laurence m
    1 septembre 2013 at 21 h 49 min

    Je découvre ton blog par le biais de Twitter … Tes récits sont si bien écrits , émouvants , je ne saurais décrire si bien les pensées du moment … Bon courage et pensées pour ton combat

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