Yom Kippour, Emmanuel et moi

Cet article a deux ans mais sans aucune honte je vous le ressers cette année, comme pour les menus de fêtes les souvenirs se répètent.

Je ne fais pas de prosélytisme sur la pratique religieuse. Chacun fait-suit ce qui a du sens selon lui-elle. Pour celles et ceux qui ont choisi de « faire » Yom Kippour quelques conseils de bon sens.

25 h de jeûne ça n’est pas la traversée de la Mer Rouge à pied.

La veille dînez tôt et un repas peu salé si vous ne voulez pas avoir la langue qui pend après Kol nidre. Buvez beaucoup dans la journée précédant le jeûne. pour bien vous hydrater. De toute façon vous ne risquez rien.

Vous vous  souvenez que c’est un jour important mais vous ne savez plus pourquoi? Non cela n’est pas le jour pour sortir votre maman  de la maison de retraite et l’emmener manger un bout. C’est le jour où on se retire du monde (Twitter et Facebook inclus pour certains) pour faire le point.

Certains trouvent du réconfort à suivre les services religieux. D’autres choisissent de rester chez eux et pas pour faire le ménage

La liturgie de ce jour particulier est belle, elle devrait vous accompagner dans un chemin de questionnement sur vos choix de vie, vos projets.

Ce jour là je pense aussi à ceux que j’ai perdu, ceux que je n’ai pas connu et à la fin de la journée pendant l’office du souvenir je rappelle leurs noms. Parmi eux mon arrière-grand-père Emmanuel et Berthe sa femme

 

Il avait vu le jour se lever, quel jour étions nous ? Aucune idée de la date, Kippour était passé, il y avait survécu mais là c’était le dernier jour, il le savait, il les entendait chuchoter derrière la porte depuis ce matin. Berthe avait les yeux rouges. Elle n’était pas du genre à pleurer

Il aurait préféré être chez lui sur son divan, enfermé dans la salle à manger, avec la bouteille de schnaps et un petit verre, à la place il avait une perfusion de morphine dans le bras, il portait un chemise de nuit ridicule qui ne fermait pas dans le dos et son « touches » était à l’air. A quatre-vingt sept ans il aurait voulu mourir plus dignement.

Dans la maison de l’avenue Clemenceau, Berthe aurait hurlé,

– Ouvre cette porte, tu sais que tu ne dois pas boire,

Il aurait répondu une vacherie, il adorait se disputer avec elle, elle était championne en dispute la Berthe, elle aurait fini par appeler le petit au magasin en téléphonant exprès devant la porte, elle tirait le cordon du téléphone pour qu’il entende, pour l’embêter,

– Ton grand-père s’est encore enfermé, il boit, il ne m’écoute pas.

Après elle lui disait 

– J’espère que tu as honte.

Et invariablement il lui répondait:

– Femme qu’est ce que j’ai bien pu te trouver, perchée sur ton balcon avec ton gros nez ?

C’était comme ça depuis leur retour d’Amérique à la fin de la guerre

 Georges serait arrivé, en freinant devant la villa, il aurait fait crisser les pneus de sa voiture de sport, claqué la portière, sonné, tapé à la porte de la salle à manger. Lui il aurait encore joué à faire la sourde oreille cinq minutes. Ils se seraient engueulés tous les trois, et à la fin il aurait encore bu une goutte et Georges l’aurait embrassé et serait reparti, il se serait levé du divan aurait allumé une cigarette papier maïs en le regardant s’éloigner. C’était rôdé, comme une pièce de boulevard, et ça le faisait rire, Berthe aussi mais elle ne l’avouerait pas.

Georges repart,i il irait jouer aux cartes avec ses amis, enfin ceux qui restaient.

Camille, son gendre, le Docteur, entra vêtu de sa blouse blanche le stéthoscope autour du cou; il ferma les yeux, inutile de parler de toute façon c’était la fin.

Où était sa casquette, on la lui avait enlevée à son arrivée, Berthe lui avait aussi pris ses cigarettes et ses lunettes, les nouvelles il les avait achetées pour le mariage de sa petite fille Elisabeth.

Le smoking du mariage on avait dû le faire reprendre de deux tailles il avait déjà maigri, mais personne n’avait rien dit.

Le Docteur lui prit le pouls, et lui demanda s’il ne souffrait pas, il répondit en ouvrant les yeux à peine:

– Parce que en plus tu veux que j’ai mal?

Mais là il toussa et Camille dut le soulever pour qu’il reprenne son souffle. Camille savait que le vieil homme voulait faire le brave, mais ne dit rien, il demanda à l’infirmière de changer la perfusion qui se terminait et sortit.

 La nuit était tombée depuis longtemps quand il reprit conscience, quel drôle de rêve, il était reparti loin dans le temps; jeune homme à Wintzenheim, il avait revu la maison de la Grande rue, l’écurie derrière et son père, oui il avait revu son père, mauvais signe pensa-t-il.

Le Léopold était mort quand lui, Emmanuel avait vingt ans, il n’en avait jamais rêvé depuis, et voilà que le vieux réapparaissait, en plus il avait vingt cinq ans de moins que lui, quel houtspa. En bon fils Emmanuel avait appelé son fils Léo, le petit allait avoir soixante ans, si c’est pas un malheur avoir un fils de cet âge là, il souriait tout seul, les yeux clos. Si le bon Dieu lui laissait encore un peu d’humour, c’est que finalement ce n’était peut-être pas si grave. Et là précisément à vingt-trois heure quarante cinq le 30 septembre 1953 Emmanuel s’en est allé joué aux cartes avec ses copains, en buvant un petit coup de schnaps, une dernière fois.

Les obsèques auraient pu être grandioses, Chevalier de la Légion d’Honneur, Membre de la Chambre de Commerce, ancien Président de la Communauté israélite, Emmanuel est parti avec les honneurs, tout le personnel des magasins, fondés par lui en 1888 devait être présent. Les notables juifs ou non aussi. Un joli pied de nez quand même pour le fils du marchand de bestiaux de Wintzenheim parti à Metz, revenu à Mulhouse, réfugié à New York, revenu à Mulhouse. Né et mort français il aura été Allemand de 1871 à 1918, citoyen américain, il est mort à nouveau français.

Il aura connu trois guerres franco allemande ou prussienne, jamais combattu, trop jeune en 1870 et déjà trop vieux en 1914.

Rosalie, sa sœur, la dernière survivante des onze enfants n’est pas venue de Californie, à quatre-vingt neuf ans elle ne put faire le voyage.

 

 

Bon c’est la 25 e heure c’est l’heure de conclure.

 

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  2 comments for “Yom Kippour, Emmanuel et moi

  1. Pascale T
    16 septembre 2015 at 18 h 09 min

    J’ai aimé le lire et j’aime le relire à chaque fois ce billet.
    Et l’écouter aussi.
    Et même parfois j’ai un peu les yeux qui piquent.

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